40 jardinsuisse 1/2026 ACTUALITÉS DE LA BRANCHE tissent une part importante de leur énergie, via leurs racines, qui alimentent la vie mi- crobienne en carbone. En retour, cette vie du sol améliore l’accès à l’eau, aux nutriments et renforce la résistance des plantes face aux stress biotiques et abiotiques. Encore faut-il ne pas détruire ce fragile équilibre par le labour ou un travail méca- nique du sol. «Le cisaillement n’est pas na- turel, seul l’écartement latéral est naturel.» Dans un sol fonctionnel, les mouvements sont doux: croissance des racines, progres- sion des hyphes de champignons, galeries de la faune. Les perturbations brutales, qu’elles soient mécaniques ou chimiques, rompent ces réseaux et affaiblissent durablement la fertilité biologique. D’où l’importance de li- miter le travail du sol, de le couvrir autant que possible et de raisonner chaque intervention. MO pour supprimer les maux La matière organique (MO) joue ici un rôle central. «Amener de la matière organique fa- vorise la fertilité. Elle améliore la cohérence des sols, le stockage de l’eau et la résistance à l’érosion», abonde Marc-André Selosse. Apports de compost, résidus végétaux, pail- lages: ces gestes simples nourrissent les mi- croorganismes, stabilisent la structure du sol et rendent les systèmes plus résilients. La fertilité minérale seule ne suffit pas; sans vie du sol, elle reste une promesse fragile. Reconnaître les microorganismes comme des alliés, ce n’est pas idéaliser le vivant, mais accepter qu’il constitue une techno- logie éprouvée par l’évolution. «Préserver le sol, c’est donc préserver un patrimoine fonctionnel, invisible mais déterminant, sur lequel repose toute stratégie durable de pro- tection des plantes», rappelle le biologiste. Ce fervent défenseur du sol est l’auteur de nombreux ouvrages, notamment «Jamais seul», «Nature et préjugés» et «L’origine du monde». Le dernier, «De la biodiversité comme humanisme», a paru début février 2026 aux Éditions Seuil. Le jardin du dessous, là où tout commence Dans le cadre des journées techniques de Lullier, le biologiste de renom Marc-André Selosse a rappelé l’importance fondamentale de la préservation du sol. Texte: Jean-Luc Pasquier Marc-André Selosse (deuxième en partant de la g.), entouré de Jean- Luc Pasquier, collaborateur de jardinsuisse, François Lefort, profes- seur à l’HEPIA, et Raphaël Serre, co-président du comité central des ACL (de g. à d.). photo: A.-X. Wurst «Jardiner, c’est d’abord s’occuper du jar- din du dessous, le sol.» La formule agit comme une clé de lecture. Elle est l’œuvre de Marc-André Selosse, biologiste français de renom, spécialisé en botanique et en my- cologie et professeur au Muséum national d’Histoire naturelle (MNHN) à Paris. Inter- venant lors des journées techniques ACL de Lullier, les 4 et 5 février derniers, cet expert mondial des mycorhizes, notamment celles unissant les champignons et les plantes, ex- plique: «Avant les fleurs, avant les ravageurs, avant même les plantes, il y a ce monde discret et foisonnant qui soutient tout le reste: le sol. Un univers vivant, structuré, organisé, dont dépend directement la santé des végétaux…et celle de nos pratiques.» Le sol n’est pas un simple support. C’est un milieu bâti par les racines, les champi- gnons, les bactéries, les vers et toute une constellation de microorganismes qui co opèrent, recyclent, se protègent et se nour- rissent mutuellement. Les plantes y inves- Vous dites que le sol est bien plus qu’un simple support de culture. Pourquoi? Parce que nous venons du sol, au sens propre. L’eau que nous buvons, les oligoéléments présents dans notre corps, les nutri- ments dont nous dépendons: tout passe par le sol. Il n’est pas juste notre fonds de commerce, c’est notre fondement biologique. Et pourtant, nous continuons de le labourer, de le tasser, de l’appauvrir… Oui, et c’est un vrai problème. Le labour détruit les structures du sol, sa vie microbienne, sa capacité à stocker l’eau et le carbone. Il favorise l’érosion et épuise la matière organique. Il y a aujourd’hui des agriculteurs qui abandonnent le labour — parfois même avec un petit recours au glyphosate — et ils voient la fertilité et la vie de leur sol remonter en très peu de temps. Quels gestes simples recommanderiez-vous aux horticulteurs? Trois principes: ne jamais laisser un sol nu, ne pas le labourer ni trop le travailler, et le nourrir avec des matières organiques, pas avec des engrais minéraux. Ça, c’est la base. Le reste viendra naturellement. Justement, peut-on renforcer la vie du sol avec des inoculums mycorhiziens? On peut, mais dans 80 % des cas, ça ne marche pas. Soit parce que les champignons sont mal choisis, soit parce qu’ils ne s’implantent pas dans le sol. Il faut d’abord créer les condi- tions favorables: un sol vivant, peu perturbé, riche en matière organique. Ensuite, on peut envisager un bon inoculum — idéa- lement, fait à partir du sol lui-même. Mais sur le principe «pas de sol vivant, pas de mycorhizes», inoculum ou pas. Un dernier mot aux professionnels du jardin? Oui: les champignons ne sont pas des engrais. Ce sont des partenaires. Pour les accueillir, il faut changer de posture. Et ça commence par voir le sol comme un organisme vivant sensible et nécessitant une bienveillante attention. Finalement, rappelons-nous que le sol est un patrimoine que nous avons hérité de nos parents et que nous nous devons de transmettre à nos enfants. «On est fait de sol» – Entretien avec Marc-André Selosse
View this content as a flipbook by clicking here.